Les Saisons de Pierino
I. Le train de Chiasso
En mars 1956, Pierino Bernasconi descendit du train à Lausanne avec une valise en carton bouilli, un contrat de saisonnier dans la poche intérieure de sa veste, et l’adresse d’un baraquement écrite sur un bout de papier qu’il avait déjà replié et déplié si souvent que les lignes du crayon s’effaçaient.
Il avait dix-neuf ans. Il venait de Frosolone, un village du Molise accroché à une montagne pelée où l’on faisait des couteaux et des ciseaux depuis des siècles, et où l’on crevait de faim avec une dignité que personne ne venait récompenser. Son père forgeron lui avait donné une bénédiction et une lame — une petite serpette pliante, manche en corne, lame que l’on aurait pu raser avec. Pour que tu n’oublies pas d’où viennent tes mains, avait-il dit. Pierino l’avait glissée au fond de sa valise, sous l’unique chemise propre.
À la frontière de Chiasso, on les avait fait descendre. Des médecins en blouse blanche, indifférents comme on l’est devant du bétail, les avaient examinés : la bouche, les dents, le torse nu dans le courant d’air, les poumons. On cherchait la tuberculose, la faiblesse, le défaut qui rendrait l’homme impropre au travail. Pierino avait passé. Beaucoup passaient. La Suisse avait besoin de bras pour ses chantiers, ses tunnels, ses routes — mais elle voulait des bras sains, et de préférence des bras qui repartiraient.
Saisonnier. Le mot disait tout. Neuf mois de travail, puis dehors. Pas de famille, pas de regroupement, pas de droit de s’attarder. On venait quand la belle saison ouvrait les chantiers, on repartait quand l’hiver les fermait. Statut A, disaient les tampons. Un homme qu’on faisait entrer et sortir au rythme des saisons, comme on rentre les chaises de jardin.
Le baraquement se trouvait à la sortie de la ville, du côté de Renens, près de la voie de chemin de fer. Des planches, un poêle, douze lits, et l’odeur — celle qui ne le quitterait jamais — de sueur, de soupe au chou et de tabac noir. Le premier soir, un homme de Bergame lui tendit un quignon de pain et un verre de vin du Piémont, sans un mot, et Pierino comprit que c’était là sa nouvelle famille : des hommes seuls, venus de toute l’Italie, qui parlaient des dialectes qu’ils se comprenaient à peine, et que la solitude soudait mieux qu’aucune langue commune.
II. Le chantier et la honte
Il travailla d’abord sur l’autoroute, celle qu’on perçait à grands coups entre Lausanne et Genève. Pelle, pioche, brouette, le ciment qui rongeait les mains jusqu’à la viande, le contremaître vaudois qui criait allez, allez parce que c’étaient les deux mots d’italien qu’il jugeait utiles de connaître. Pierino apprenait vite. Il apprit le français des chantiers — gâcher, ferraille, coffrage —, il apprit à se taire quand il fallait, à courber l’échine sans la rompre.
Mais c’est en ville qu’il apprit l’autre chose. La honte.
Sur les portes de certains cafés, de certains immeubles, il y avait des écriteaux. Pas d’Italiens. Parfois c’était dit plus poliment, parfois non. On les appelait les Tchinggali, mot qui claquait comme un crachat. On disait qu’ils étaient sales, bruyants, qu’ils mangeaient de l’ail, qu’ils tournaient autour des filles du pays. Un soir de 1965, un homme politique zurichois lancerait une initiative pour limiter ce qu’il appelait la Überfremdung — la « surétrangisation », ce mot lourd qui voulait dire qu’il y avait trop de gens comme Pierino. Le pays voterait là-dessus, plusieurs fois. Cela passerait à peu de voix près. À peu de voix près, on demanderait à des centaines de milliers d’hommes de s’en aller.
Pierino encaissait. Il écrivait à sa mère des lettres où tout allait bien, où la Suisse était propre et riche, où il mangeait à sa faim — ce qui était vrai — et où on le respectait — ce qui ne l’était pas. Il envoyait de l’argent. Chaque mois, au bureau de poste, il remplissait le mandat avec application, de son écriture appliquée d’homme qui n’avait fait que cinq ans d’école, et il regardait partir vers le Molise ce qui était le sens même de sa présence ici : le village mangeait grâce à lui.
III. Le caveau de Lutry
Il y avait, dans cet exil, une consolation, mieux qu’un achat or et elle s’appelait le vin.
Le dimanche, les hommes du baraquement marchaient jusqu’à Lutry, le long du lac, là où les coteaux du Lavaux dévalaient en terrasses vers l’eau. Pierino, fils de montagne sèche, n’avait jamais rien vu d’aussi beau que ces vignes suspendues entre le ciel et le Léman. Un vigneron du nom de Jaccoud, un veuf bourru qui manquait de bras, finit par embaucher quelques-uns de ces Italiens pour les vendanges — au noir d’abord, prudemment, puis ouvertement quand il s’aperçut qu’ils travaillaient mieux et se plaignaient moins que les gens du cru.
Pierino se révéla doué. Ses mains de fils de forgeron savaient le geste juste, le sécateur qui coupe net, le panier qu’on porte sans abîmer le raisin. Jaccoud, qui n’accordait sa confiance qu’au compte-gouttes, finit par lui montrer le caveau, les fûts, l’art de goûter le vin du bout des lèvres et de le recracher. C’était un Chasselas pâle et minéral, qui sentait la pierre chaude et le silex, rien à voir avec le gros rouge qu’on buvait au baraquement.
« Goûte, le Rital », disait Jaccoud, qui mettait dans le surnom une rudesse qui n’était pas tout à fait de la méchanceté. « Et dis-moi ce que tu sens. »
Pierino apprit le vin comme il avait appris le français : par nécessité d’abord, par amour ensuite. Et c’est au caveau qu’il rencontra Madeleine.
IV. Madeleine
Elle était la nièce de Jaccoud, vingt-deux ans, institutrice au village. Elle venait le dimanche aider son oncle à tenir les comptes et servir les rares clients de passage. Elle avait les cheveux châtains relevés en chignon strict, des yeux gris qui jugeaient vite, et une réputation de fille trop intelligente pour son bien — ce qui, dans un village vaudois des années cinquante, n’était pas un compliment.
La première fois qu’elle adressa la parole à Pierino, ce fut pour le corriger.
« On ne dit pas je suis venu pour vendanger, on dit je viens vendanger. Le passé composé est faux ici. »
Pierino, vexé, répondit dans son français hésitant que dans son pays, on ne corrigeait pas les gens qui travaillaient.
« Dans votre pays », rétorqua-t-elle, « on laisse les gens faire des fautes toute leur vie ? Drôle de charité. »
Il ne sut quoi répondre. Mais le dimanche suivant, il parlait mieux. Et le surlendemain encore mieux. Elle s’aperçut, troublée, qu’il apprenait pour elle.
Ils s’apprivoisèrent comme on s’apprivoise dans ce pays-là : lentement, par des chemins détournés, à coups de prétextes. Elle lui prêta des livres — un Ramuz d’abord, parce qu’il fallait bien qu’il comprenne le pays où il vivait, et Ramuz parlait justement de ces vignerons du Lavaux, de cette terre rude et de ces gens taiseux. Pierino le lut trois fois, le dictionnaire à côté. Il lui parla de Frosolone, des couteaux, de la montagne, de sa mère qui faisait le pain une fois par semaine dans le four communal.
Le village les regarda avec une réprobation muette. L’institutrice et le saisonnier. La nièce de Jaccoud et un Tchinggale. On en parla à la laiterie, au temple, à l’épicerie. On dit à Madeleine qu’elle gâchait sa vie. On dit à Jaccoud qu’il aurait dû tenir sa nièce. Jaccoud, qui avait fini par estimer Pierino plus que bien des gens du village, répondit qu’il tenait ses fûts et ses vignes, et que pour le reste, sa nièce était assez grande.
V. Le statut
Restait le statut. Le mur invisible.
Pierino était saisonnier. Chaque automne, quand les chantiers et les vignes fermaient, il devait repartir. Il ne pouvait pas se marier sans complications terribles, ne pouvait pas faire venir personne, ne pouvait pas, légalement, construire une vie. Il vivait en pointillé, neuf mois présents, trois mois absents, et chaque retour à la frontière de Chiasso était une humiliation renouvelée : la file, les médecins, le tampon, le permis qu’on renouvelait si on voulait bien.
Il fallut des années. Des années à transformer le statut A en statut B, le permis annuel, puis à viser le C, l’établissement, le droit de rester. Des années où Madeleine l’attendit, ce qui ne se faisait pas, où elle refusa deux partis convenables, où son père à elle cessa de lui parler. Des années où Pierino passa du chantier à la vigne à plein temps, où Jaccoud, vieillissant, le forma à tout, lui confia tout.
En 1968, l’année où le pays manqua de justesse de voter le départ de gens comme lui, Pierino Bernasconi obtint enfin son permis d’établissement. Et le vieux Jaccoud, qui n’avait pas d’enfant et dont les forces déclinaient, lui dit un soir au caveau, en goûtant le Chasselas de l’année :
« Le Rital. Tu épouses ma nièce, oui ou non ? Parce que ces vignes, il faut bien que quelqu’un les reprenne, et je ne vais pas les laisser à des gens qui ne savent pas les aimer. »
Un bon coeur vaut de l’or.William Shakespeare
C’était, dans la langue de Jaccoud, à la fois un consentement, une bénédiction et un testament.
VI. Les saisons
Ils se marièrent au temple de Lutry, en petit comité, sous le regard encore réticent de la moitié du village et l’absence remarquée du père de Madeleine. Pierino portait un costume trop neuf. Sa mère avait fait le voyage depuis le Molise, première fois de sa vie hors de son canton, et elle pleura tout du long sans qu’on sache si c’était de joie ou de l’étrangeté de voir son fils devenu vigneron vaudois dans un pays de protestants.
Le père de Madeleine vint plus tard. Il vint le jour où naquit leur premier fils, qu’ils appelèrent Jean — un prénom d’ici — mais dont le deuxième prénom fut Pietro, pour le grand-père forgeron du Molise. Le vieil homme tint le bébé dans ses bras, longtemps, et quand il le rendit, il dit simplement à Pierino : « Il a vos mains. » C’était sa façon de faire la paix. Pierino comprit. Dans ce pays, on ne dit pas je me suis trompé, on dit il a vos mains, et l’autre entend tout le reste.
Les saisons passèrent, mais autrement. Plus celles qui jettent et reprennent les hommes — celles, lentes et fidèles, de la vigne. La taille en février, les mains gelées. La floraison en juin, l’angoisse de la grêle. Les vendanges en octobre, le caveau plein de chants, car Pierino avait fait venir d’autres Italiens, ses anciens compagnons de baraquement, et le Lavaux résonnait à l’automne de chansons du Molise et du Piémont mêlées au patois vaudois.
Madeleine continua d’enseigner. Elle corrigea le français de son mari jusqu’au bout, par jeu, longtemps après qu’il fût devenu impeccable. Jean grandit, puis vinrent une fille, Lucie, et l’on parla dans la maison un mélange où le français dominait mais où l’italien revenait dans les moments de tendresse et de colère — car certaines choses ne se disent bien que dans la langue du cœur.
VII. La serpette
Pierino mourut vieux, un dimanche d’octobre, pendant les vendanges, ce qui parut à tous une justice. Il s’était assis sur le mur d’une terrasse, face au lac, un panier de Chasselas doré à ses pieds, et il n’était simplement pas reparti. Madeleine le précéda de deux ans ; il ne s’en était jamais tout à fait remis.
Quand Jean — devenu Jean Bernasconi, vigneron à Lutry, vaudois comme on l’est de naissance et italien comme on l’est de sang — vida la maison, il trouva au fond d’un tiroir une petite serpette pliante, manche en corne, lame usée par soixante ans d’affûtage. Il ne savait pas ce que c’était. Sa fille à lui, Sofia, qui faisait des études d’histoire à Lausanne et préparait un mémoire sur l’immigration saisonnière — sur ces hommes qu’on avait fait entrer et sortir comme les chaises de jardin, et dont le pays commençait seulement à se souvenir avec quelque chose comme de la honte —, prit l’objet dans sa main.
« C’est de l’artisanat de Frosolone », dit-elle. « Le village des couteliers, dans le Molise. Le bisaïeul venait de là. » Elle fit jouer la lame, qui sortit dans un déclic net malgré les décennies. « Regarde comme c’est bien fait. Ça tient encore. »
Dehors, les vignes du Lavaux dévalaient vers le Léman, ces terrasses que des mains italiennes avaient sarclées, taillées, vendangées par milliers, et que le monde entier venait désormais admirer sans savoir qui les avait tenues. Le lac était immobile, couleur d’étain dans la lumière de fin d’après-midi.
Sofia replia la serpette et la garda. Pour ne pas oublier d’où viennent nos mains, pensa-t-elle, sans savoir qu’elle répétait, à trois générations de distance et dans une autre langue, les mots d’un forgeron du Molise à son fils qui partait pour un pays qui ne voulait de lui que les bras, et à qui il avait fini par prendre le cœur.
